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Les enculturés, p. 119-121.

22/01/2017.

L'être humain se différencie de la machine par sa faculté de disposer d'une parole authentique libérée des automatismes (ou des tics) de langage. Or, la « raison ordinaire » se caractérisant par son incapacité à sortir d'un discours prédigéré, standard, dûment formaté est d'ordre machinal. Par conséquent, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle soit sans conscience.

De là vient que les P*** et consorts sont insensibles aux tourments qu'ils infligent à leurs protégés. Ils sont programmés pour développer leur business et en assurer la prospérité. Dans cette optique, dénués de la moindre compassion, ils appliquent sans discernement des procédures d'inspiration technocratique. Ils sèment la souffrance ? Et alors ? Il y a des dommages collatéraux ? Risques de suicide ? Et alors ? On ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs. Nous touchons ici à la bestialité ou plus exactement à une sorte de « machinalité » monstrueuse de la part de ceux que j'appelle des cyborgs pseudencéphales, transposition démocratique des S. S. Nazis. (La machinalité est au robot ce que la bestialité, ou la bêtise, est à l'animal).

Aucune place pour l'humain dans leur activité, la fonction « humain » n'étant pas opérationnelle car contre productive (elle coûte trop cher). Le P*** et ses semblables œuvrent sans se soucier de ce à qui ou à quoi ils sont confrontés, traitant également êtres humains, enfants, moutons, boîtes de conserves, saucisses, leur nature leur étant indifférente, ce ne sont à leurs yeux que des numéros portés sur des dossiers. Pour se montrer aussi fermé à la souffrance d'autrui il faut ne pas savoir ce qu'est la conscience, or, le seul moyen d'ignorer ce qu'est la conscience, c'est d'en être soi-même dépourvu.

Exemple typique de « bestialité civilisée » (car ce sont des gens « bien » qui la pratiquent). Dans le sud-ouest de la France, il y a de cela quelques années, un organisme qui s'occupe du placement de gosses avait retiré un enfant d'une famille pour d'obscures raisons de procédures liées au fonctionnement de l'organisme en question. Cette famille aimait et choyait cet enfant comme s'il était le sien. Pour justifier son acte, le responsable de cet organisme n'a rien trouvé de mieux à dire qu'on ne plaçait pas les enfants pour qu'ils fussent aimés (sic) !

L'actualité quotidienne, particulièrement en milieu professionnel, fourmille d'exemples de ce genre. (Et nous ne parlons pas des pornographes que la « mode du suicide » réjouit).

Le P*** n'a rien inventé, il ne fait que reproduire mécaniquement des comportements ayant normalement cours dans le monde actuel, il n'en a même pas conscience. Participant à la « banalisation du mal » sans y voir le moindre mal, il procède, au fond, comme tout le monde. Comment pourrait-on discuter avec « ça » ?

Le P*** est de la trempe des normopathes de Dejours dans le sillage desquels prolifèrent affections mentales, burn out, névroses, psychoses, suicides. Mais « on » préfère fermer les yeux. « On » se convainc qu'il est normal de traiter le prochain comme un objet.

Qu'en est-il de la tendance générale de la société et des autorités à nier les méfaits de cet ordre ? Constatant cette dénégation, M.-F. Hirigoyen observe : « Une attitude de déni semble la solution la plus facile, mais elle empêche de régler les problèmes rencontrés et de trouver des solutions de prévention. »

Ou peut-être gagne-t-on à ne pas les régler ?

 

Définition de C. Dejours dans « Souffrance en France » :

« Normopathie » est un terme utilisé […] pour désigner des personnalités qui se caractérisent par leur extrême « normalité », au sens de conformisme aux normes du comportement social et professionnel. Peu fantaisistes, peu imaginatifs, peu créatifs, ils sont en général remarquablement intégrés et adaptés à une société où ils se meuvent aisément et sereinement sans être perturbés par la culpabilité, dont ils sont indemnes, ni par la compassion, qui ne les concerne pas ; comme s'ils ne voyaient pas que les autres ne réagissaient pas tous comme eux; comme s'ils ne percevaient même pas que d'autres souffrent ; comme s'ils ne comprenaient pas pourquoi d'autres ne parviennent pas à s'adapter à une société dont les règles, pourtant, leur semblent relever du bon sens, de l'évidence, de la logique naturelle. Réussissant bien dans la société et le travail, les normopathes se coulent bien dans le conformisme, comme dans un uniforme, et manquent de ce fait d'originalité, de personnalité. 

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